Il existe deux séries d’adaptation du personnage en bande dessinée : une série publiée chez Soleil et qui part sur des intrigues inédites et une seconde, publiée chez Dargaud, et qui s’inspire plus ou moins largement des aventures originelles du détective. Dans le cas présent, je ne m’intéresserai qu’à ces dernières.
Cette série, scénarisée par Christian Vanderhaeghe, se démarque des nouvelles sur deux points majeurs : d’une part, elles tournent autour du personnage de Georgette Cuvelier et elles se déroulent dans le courant des années 1930. Ainsi, Harry Dickson sort de son ambiance intemporelle du début du XXe siècle pour se plonger dans la réalité historique de la montée des fascismes. L’ambiance est encore renforcée par le style « ligne claire » appuyé du dessinateur Pascal Zanon et par le remarquable travail de documentation architectural et véhiculaire.
Un peu à la manière des « traductions » de Jean Ray, qui reprenaient le titre et, au mieux, quelques éléments des textes allemands originaux, les albums s’inspirent des nouvelles du même nom plus qu’elles ne les adaptent. Ainsi,
L’étrange lueur verte ne reprend que le principe du rayon incendiaire et des cadavres automates.
Georgette Cuvelier, génie du malUn des rares personnages des nouvelles originelles a avoir un passé et un (bref) avenir, Georgette Cuvelier apparaît dans
La bande de l’araignée, se révèle être la fille du professeur Flax (ancien adversaire de Harry Dickson), avant de disparaître dans
Les spectres bourreaux. Elle se démarque de la horde des adversaires du détective par plusieurs aspects.
D’une part, c’est une femme – une jeune fille, à vrai dire : à peine vingt ans. Surtout, c’est une femme de son époque : elle porte les cheveux courts et les pantalons, elle est chef de bande, impitoyable, elle a un idéal et peu de scrupules pour y arriver. Elle a aussi un gros faible (réciproque) pour Harry Dickson.
D’autre part, elle semble dotée de pouvoirs paranormaux ou, à tout le moins, de talents hors du commun : hypnose, télékinésie, initiations occultes. Elle peut également se targuer de connexions et de contacts dans le monde entier, faisant d’elle l’égale du détective.
Dans la bande dessinée, elle est la Némésis attitrée du détective. Dans la grande tradition du genre, elle survit à des situations impossibles et revient, l’épisode suivant, avec un plan encore plus machiavélique.
Le fascisme ne passera pas !
Tout amateur de
pulp le dira : c’est meilleur avec des Nazis ! Pour être plus précis, c’est meilleur
contre des Nazis. Il est vrai que, comme incarnation du Mal Absolu, on ne fait pas mieux que le IIIe Reich et ses séides : doctrine de supériorité raciale, volonté d’hégémonie globale, uniformes noirs à têtes de mort, super-science et occultisme.
Les scénaristes s’en donnent à cœur-joie : l’
Ahnenerbe et ses recherches occultes sont au centre de nombre d’intrigues, les troupes italiennes, japonaises et allemandes servent de soutien logistique et militaires aux agissements criminels et les capitaux fascistes financent un peu tout ce que la planète compte de savants fous.
Assez rapidement, les liens entre la « bande de l’araignée », l’organisation de Georgette Cuvelier, et les différents régimes fascistes apparaissent clairement. L’Araignée est du côté de « l’ordre nouveau » -- mais l’est-elle vraiment ? À vrai dire, il est difficile de savoir qui manipule qui, mais l’alliance objective est évidente.
RééquilibrageLe trait de génie de cette bande dessinée est de changer le média : on n’est plus dans le domaine de la nouvelle, mais dans celui du feuilleton. Ça n’a l’air de rien, mais ça change tout, à commencer par le rapport de force : même si, à la fin de l’épisode, Harry Dickson parvient à gagner la bataille (parfois pas, d’ailleurs), il est loin de gagner la guerre. L’adversaire reste insaisissable, pour réapparaître plus tard, plus dangereux que jamais.
Ce rééquilibrage a aussi contribué à renforcer les personnages secondaires : le superintendant Goodfield, principal contact de Dickson à Scotland Yard, y paraît moins falot. La plus impressionnante métamorphose vient de Minerva Campbell, jeune amazone vengeresse du
Châtiment des Foyle, qui devient une
lady, affiliée à un clan écossais et qui, de potiche vaguement entichée du détective, se transforme en furie arrosant Miss Cuvelier et ses sbires au fusil à pompe dans
Échec au roi.
Un monde global
Enfin, dans ces aventures dessinées, Harry Dickson devient un héros global : il voyage en France, en Italie, en Allemagne, en URSS, aux États-Unis, en Turquie, dans les sables d’Arabie, en Inde et jusqu’en Chine et en Mandchourie, alors occupée par le Japon. L’Angleterre n’est plus une île, mais la Grande-Bretagne est toujours un empire.
De plus, là où les nouvelles semblaient privilégier l’unité de lieu et, bien souvent, les endroits reculés où le temps semble s’être arrêté un peu avant la Grande guerre, la bande dessinée n’hésite plus à envoyer son héros aux quatre coins du globe. De l’exception, les voyages exotiques deviennent la norme. Il ne manque plus que la mappemonde en teintes sépias et le trajet en pointillés rouges.
Conclusion : Pulp Zeitgeist
(Car rien n’est plus cool que de mélanger deux mots de langues différentes dont personne ne connaît la signification.)
Le pulp est, avant tout, le reflet d’une époque. La Grande guerre a, d’une certaine manière, sonné le glas d’un certain nombre d’utopies, tout en en confortant d’autres. Le monde de l’entre-deux-guerres est partagé entre les restes d’une confiance aveugle en l’avenir et un conservatisme inquiet.
L’inégalité des races est encore une idée en vogue, que l’on retrouve d’une part dans le colonialisme et d’autre part dans les théories sur les surhommes (ce n’est probablement pas un hasard si les premiers superhéros apparaissent dans les années trente).
C’est aussi un monde qui devient de plus en plus petit, de moins en moins mystérieux – même si les zones d’ombre subsistent.
Dans ce point de vue, Harry Dickson apparaît comme un des archétypes du héros
pulp. C’est plus visible dans sa version bande dessinée, qui reprend en plus les codes visuels de la « ligne claire », à jamais assimilés à
Tintin et à
Blake & Mortimer, autres héros pulp par excellence.
Quelques liens
Pour aborder l’univers (les univers ?) de Harry Dickson, rien de mieux qu’un petit tour sur la Toile :